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Mon travail se base sur la carte de ma ville, Alep, que j’ai quittée à cause de la guerre. La ville a toujours gardé ses remparts et ses portes qui la divisent en vieille ville et ville nouvelle ou, comme ont coutume de la décrire ses habitants, la ville du dedans et la ville du dehors. La fonction des portes était de permettre aux Aleppins de se déplacer entre la ville ancienne et la ville nouvelle comme pour marquer la relation entre le dedans et le dehors, entre le passé et le présent. Les Aleppins tiennent ainsi d’une main l’Histoire et de l’autre l’Avenir, une sorte de cordon ombilical réciproque. Je ne sais si la ville nouvelle nourrit la survie de la ville ancienne grâce à ce cordon mais il est certain que la ville ancienne continue à donner vie et continuité à la ville nouvelle. Les gravures que j’ai réalisées sont des fragments de la carte de la ville, «écrites » en plusieurs couches et de façon croisée pour obtenir les gradations du noir. Les mots proviennent de textes du poète Fouad Mohamed Fouad sur la guerre actuelle mais aussi de pensées inspirées par ces évènements et des noms de quelques personnes que je connais et de nombreuses personnes que je ne connais pas, disparues dans des circonstances semblables ou différentes, parce que les noms sont liés aux lieux et les lieux font partie de leur histoire. La langue arabe est entourée d’un halo sacré en raison probablement de sa relation profonde avec le texte religieux. La langue et la calligraphie arabes ont des règles strictes. Y déroger se rapporterait à une profanation du sacré et à un doute sur la certitude du divin. C’est une sorte d’aliénation envers le passé. Ces règles sont cependant la seule certitude sur laquelle on peut se baser dans un terrain affaissé et très accidenté. La langue devient la pensée elle-même et non son outil. Pour ma part, je tente d’utiliser la calligraphie en tant qu’outil libéré de l’autorité pour servir mes formes propres et pour entamer une forme nouvelle de dialogue. Dans des lieux profondément enfouis dans le passé comme Alep, des strates de civilisations et de peuples s’accumulent et s’entrecroisent pour devenir des cartes dessinées, écrites et gravées pour former la ville. Lorsqu’une destruction soudaine et un chaos s’abattent sur les hommes et les lieux, les cartes se brisent et perdent leur troisième dimension. Les strates se réduisent à une seule couche dans laquelle s’accumulent le temps, les lieux et les hommes, une couche très dense, comme un trou noir. Cette description est réelle et substantielle et quotidienne de ce qui se passe à Alep lorsqu’un tonneau explosif tombe sur une zone d’habitation surpeuplée ou lorsqu’une école s’effondre sur la tête des enfants à cause d’un avion qui fait pleuvoir une mort « quotidienne » en forme d’obus. Cela explique l’impression de plusieurs couches de façon explosive avec des traces d’une perspective dont une petite partie transparaît entre les couches superposées. De nouvelles cartes virtuelles naissent à partir de l’accumulation des vraies cartes. De nouvelles rues, de nouveaux lieux et de nouveaux êtres humains qui n’existaient pas il y a peu, apparaissent. La face de la ville change, ses traits se modifient. Serai-je l’étrangère immigrante lorsque j’y retournerai? La destruction d’Alep ne sera cependant pas la fin de l’histoire car cette ville, qui a cinq mille ans et qui compte parmi les plus anciennes villes habitées, a déjà été détruite de nombreuses fois au cours de l’Histoire et s’est relevée à nouveau en gardant, certes, des cicatrices dans la chair de ses habitants et dans leurs âmes mais aussi sur ses pierres.